Dirigeants : et si le vrai risque de cette rentrée était de reprendre comme avant ?

À la rentrée, le vrai risque n’est pas toujours de manquer de stratégie. C’est parfois de remettre du temps, de l’argent et de l’énergie dans une trajectoire que vous ne voulez plus.

Quand continuer à faire fonctionner l’existant revient à construire une trajectoire que l’on ne veut plus.

Septembre est traditionnellement le mois où les entreprises se remettent pleinement en mouvement. Les équipes reviennent, les agendas se remplissent, les réunions reprennent, les budgets sont arbitrés et les projets laissés en suspens avant l’été reviennent sur la table. Pour un dirigeant expérimenté, cette remise en route est rarement le véritable problème. Il sait faire fonctionner son entreprise, absorber la complexité, traiter plusieurs sujets simultanément et prendre des décisions même lorsque toutes les conditions ne sont pas réunies.

Mais certains dirigeants reviennent de l’été avec une autre réalité. Leur entreprise fonctionne encore. Les résultats peuvent être bons, les équipes présentes, les responsabilités assumées. Rien, vu de l’extérieur, ne justifie nécessairement une remise en question majeure. Pourtant, ils savent déjà qu’une situation, une manière de diriger, une place qu’ils occupent ou un compromis qu’ils ont accepté ne peut plus continuer exactement comme avant.

C’est précisément à cet endroit que la rentrée peut devenir trompeuse. Parce que tout fonctionne encore, le réflexe naturel consiste à reprendre : relancer les projets, régler les problèmes, investir, recruter, organiser la fin de l’année. Autrement dit, remettre de la puissance dans la machine. Mais reprendre son activité et reprendre exactement la même trajectoire sont deux choses différentes.

Le vrai risque de cette rentrée n’est donc pas toujours de manquer d’énergie, d’ambition ou de stratégie. Il peut être de remettre toute sa compétence, son temps et ses ressources au service d’une trajectoire que l’on sait déjà, quelque part, ne plus vouloir.


Quand ne pas décider devient malgré tout une décision

Nous parlons souvent de la décision comme d’un moment précis : celui où l’on tranche, où l’on dit oui ou non, où l’on engage officiellement un changement. Mais dans la réalité d’un dirigeant, une décision importante peut être connue bien avant d’être actée.

On sait qu’une organisation ne convient plus. Qu’une association doit évoluer. Qu’un membre de l’équipe n’est plus à la bonne place. Que notre rôle doit changer. Que l’entreprise que nous avons construite ne correspond plus totalement à celui ou celle que nous sommes devenu. Ou, au contraire, que nous avons déjà changé de réalité sans avoir encore pleinement pris la place qu’elle exige de nous.

Et pourtant, nous continuons.

Le problème n’est pas le délai en lui-même. Certaines décisions ont besoin de temps. Il peut être nécessaire d’observer, de comprendre, de sécuriser certaines conditions ou simplement de laisser mûrir ce qui est en train de changer.

Le problème apparaît lorsque nous confondons ce temps avec une absence de mouvement.

Car l’entreprise, elle, ne se met pas sur pause pendant que nous réfléchissons. Nous continuons à recruter, investir, vendre, organiser, déléguer, accepter certains projets et en refuser d’autres. Nous remplissons nos agendas. Nous engageons de l’argent. Nous prenons des décisions qui auront des conséquences dans six mois ou dans deux ans.

Autrement dit, ne pas décider ne signifie pas rester au même endroit.

Pendant que nous différons une décision essentielle, nous continuons à construire. Et parfois, nous construisons davantage encore la réalité dont nous savons déjà que nous voulons sortir.

C’est ce qui rend le report beaucoup moins neutre qu’il n’y paraît. Dans six mois, le dirigeant ne découvrira pas seulement qu’il a reporté une décision pendant six mois. Il pourra découvrir qu’il a passé six mois supplémentaires à renforcer une trajectoire qu’il devra ensuite transformer.

 

La compétence du dirigeant peut retarder le moment de vérité

Ce phénomène est particulièrement trompeur chez les dirigeants expérimentés.

Lorsqu’une entreprise fonctionne encore, que les résultats sont là et que le dirigeant possède suffisamment d’expérience pour absorber la complexité, il peut continuer longtemps. Il sait résoudre des problèmes, arbitrer, trouver des solutions, compenser une faiblesse dans l’organisation ou reprendre lui-même ce qui ne fonctionne pas.

Sa compétence devient alors paradoxalement ce qui lui permet de retarder le moment où il devra regarder le vrai sujet.

C’est aussi ce qui se produit lorsque la réalité du dirigeant évolue plus vite que son identité.

J’accompagne par exemple un dirigeant qui a repris un groupe existant, avec son histoire, ses équipes, ses habitudes et ses difficultés. Juridiquement et financièrement, il en était devenu le dirigeant. Mais devenir CEO sur le papier ne signifie pas que l’on se sent immédiatement légitime pour incarner cette entreprise, la transformer et décider de ce qu’elle va devenir.

C’est une réalité que rencontrent de nombreux repreneurs : l’acquisition peut être immédiate, alors que la construction de la nouvelle identité de dirigeant demande du temps.

Dans les premiers temps suivant son rachat, il cherche surtout à faire tenir l’entreprise et à ne pas déstabiliser l’équipe existante. Avec le recul, il décrira lui-même sa posture comme « un peu passive », avec le sentiment d’être « pris en otage de cette équipe d’avant » et du poids financier du rachat.

Certaines décisions RH qu’il sait nécessaires sont repoussées. Mais elles ne constituent pas le vrai problème. Elles en sont la manifestation.

Le véritable déplacement se produit lorsqu’il commence à prendre pleinement sa place dans l’entreprise qu’il a achetée. Il ne parle plus seulement de ce dont il a hérité, mais de « mon projet avec les gens que je décide ». Les décisions changent alors avec la posture depuis laquelle elles sont prises : décisions RH, initiative commerciale, vision de développement, projection vers de nouvelles implantations.

Il le formule lui-même quelques mois plus tard : « J’ai l’impression de reprendre le dessus et redonner du sens à ce que je veux faire. »

Ce cas révèle une dimension importante de la trajectoire d’un dirigeant : notre réalité professionnelle et notre identité n’évoluent pas toujours à la même vitesse.

Parfois, l’entreprise doit rattraper celui ou celle que le dirigeant est devenu. Parfois, c’est le dirigeant qui doit rattraper la nouvelle réalité qu’il a créée.

Dans les deux cas, tant que cet écart subsiste, une partie des décisions continue d’être prise depuis une identité ou une réalité qui appartient déjà au passé.


Le vrai risque : résoudre parfaitement le mauvais problème

C’est ici qu’apparaît un autre piège propre aux dirigeants compétents : ils peuvent devenir extrêmement efficaces pour résoudre un problème qui n’est pas le vrai problème.

Lorsque quelque chose ne fonctionne plus, notre premier réflexe est souvent stratégique. Nous cherchons comment mieux organiser, mieux vendre, mieux recruter, mieux déléguer, mieux communiquer ou mieux structurer.

Ces questions peuvent être parfaitement légitimes. Mais elles arrivent parfois trop tôt.

Un dirigeant peut penser avoir un problème commercial et investir dans de nouvelles méthodes de prospection, des KPI ou une nouvelle organisation. Puis, lorsque l’on creuse, une question beaucoup plus fondamentale apparaît : quelle est aujourd’hui sa véritable valeur ajoutée ? Qu’a-t-il réellement envie de vendre ? Quelle place veut-il désormais occuper dans son entreprise ?

Cela ne signifie pas que la prospection était inutile. Cela signifie simplement qu’elle ne pouvait pas, à elle seule, résoudre la question qui commandait le reste.

C’est une distinction essentielle. Car plus le dirigeant est compétent, plus il est capable de trouver de bonnes solutions. Et cette capacité peut précisément masquer le fait que le problème a été mal posé.

Avant d’investir davantage de ressources dans une solution, il faut donc parfois commencer par vérifier que l’on cherche à résoudre le bon problème.


Quand l’entreprise continue à matérialiser une identité que l’on a déjà quittée

Le décalage peut également fonctionner dans l’autre sens.

J’accompagne actuellement une dirigeante qui possède vingt-deux années d’expertise. Lorsqu’elle arrive, elle ne manque pas de clarté sur ce qu’elle désire. Elle veut travailler plus profondément avec des dirigeants, réunir davantage ses compétences de transformation, de stratégie et de leadership et construire des accompagnements plus longs.

Elle me dit très simplement : « je sais ce que je veux. » Pourtant, lorsqu’elle évalue sa décision de repositionnement, elle se situe encore à neuf sur dix. Elle sait où elle veut aller, mais reconnaît maintenir une porte entrouverte vers sa manière précédente de travailler.

Le décalage devient particulièrement visible lorsque nous regardons ses offres. Elle avait déjà commencé à imaginer de nouveaux formats, mais une partie de sa réflexion restait organisée autour de ce qui serait le plus facile à commercialiser. Elle finit par le formuler elle-même : « Je pense que c’était ça, je cherchais d’abord le format facile à vendre. »

Son enjeu n’était pourtant pas d’abandonner ce qu’elle savait faire pour devenir quelqu’un d’autre. C’était presque l’inverse.

Il fallait cesser de fragmenter ses vingt-deux années d’expertise pour pouvoir les réunir au service de la manière dont elle voulait désormais travailler. Elle avait déjà évolué. Son entreprise devait maintenant matérialiser cette évolution.

Quelques semaines plus tard, elle vend une nouvelle offre représentant près de quatre fois le montant de son ancien accompagnement. Ce résultat économique est intéressant, mais il ne constitue pas à mes yeux le résultat le plus important. Il matérialise quelque chose de plus profond : il n’était pas nécessaire de choisir entre travailler de la manière dont elle le désirait désormais et créer davantage de valeur économique.

Après cette vente, elle me dira se sentir « tranquille intérieurement et alignée avec cette offre », et ajoutera : « Cela correspond parfaitement à comment j’ai envie de bosser maintenant. »

C’est précisément ce que j’appelle une réconciliation.

Elle n’a pas sacrifié vingt-deux années d’expertise pour évoluer. Elle les a réorganisées au service de celle qu’elle est devenue. Et la nouvelle réalité économique est venue matérialiser ce « ET ».

 

Ce que nous cherchons à préserver crée parfois l’impasse

Pourquoi continuons-nous alors à maintenir des situations dont nous percevons pourtant les limites ?

Parce qu’une décision de dirigeant ne concerne presque jamais une seule chose.

Derrière ce que nous ne voulons plus se trouve souvent quelque chose que nous voulons profondément préserver : une sécurité financière, une équipe, une réputation, une entreprise construite pendant des années, une liberté, une relation, une qualité de vie ou simplement la fierté de ne pas avoir détruit ce que nous avons mis tant d’énergie à créer.

C’est là que naissent beaucoup de faux choix.

Pendant quatre mois, j’ai accompagné un dirigeant qui voulait profondément changer sa manière de vivre. Il voulait davantage de liberté, passer du temps au Brésil, faire de la musique et développer d’autres dimensions de sa vie. Mais il voulait également continuer à développer son entreprise et être fier de ce qu’il avait construit.

Le problème était qu’il ne voyait plus comment tenir les deux.

Il s’était enfermé dans l’idée qu’il devait d’abord doubler le chiffre d’affaires de son entreprise avant de pouvoir s’autoriser la vie qu’il désirait. Avec le recul, il formulera ainsi l’équation dans laquelle il s’était enfermé : « Je restais enfermé dans ce “devoir doubler le CA de l’entreprise”. Tant que je n’y arriverais pas, je restais en apnée. »

Cette équation n’était pas durable.

Tant que sa vie idéale dépendait d’un futur niveau de performance de l’entreprise, ses propres besoins restaient en attente. Il fonctionnait sous pression et vivait de plus en plus son entreprise comme une prison.

À terme, l’impasse risquait donc de devenir très simple : lui ou l’entreprise.

Et il a compris que s’il ne trouvait pas une autre voie, il finirait nécessairement par se choisir. Mais cela aurait signifié sacrifier une autre aspiration tout aussi réelle : continuer à développer son entreprise, être fier de ce qu’il avait construit et ne pas tout jeter pour retrouver sa liberté.

Notre travail n’a donc pas consisté à lui donner la permission de moins travailler ou à lui expliquer qu’il pouvait partir au Brésil avant d’avoir atteint son objectif. Pendant quatre mois, nous avons travaillé à comprendre ce qui lui faisait croire que ces deux aspirations devaient nécessairement s’opposer, puis à construire une réalité capable de les réconcilier.

Il n’a finalement pas eu besoin de doubler son chiffre d’affaires pour commencer à vivre cette vie. Avec son équipe actuelle, il a trouvé une autre manière d’organiser son développement et sa place dans l’entreprise. Son projet de départ au Brésil est devenu concret, tandis que ses ambitions professionnelles sont restées présentes, mais débarrassées de l’équation qui les opposait à sa vie personnelle.

C’est là que la notion de réconciliation prend tout son sens.

Elle ne consiste pas à croire naïvement que nous pouvons tout avoir sans arbitrage ni renoncement. Elle consiste à identifier ce que nous croyons devoir sacrifier pour obtenir ce que nous désirons, puis à comprendre pourquoi cette opposition nous semble inévitable.

Parfois, un renoncement sera réellement nécessaire. Mais ce ne sera pas nécessairement celui que nous avions imaginé.

Agir avant la rupture permet de conserver davantage de choix

Nous attendons souvent qu’une situation devienne suffisamment inconfortable pour nous autoriser à la remettre profondément en question.

Pourtant, le moment où tout fonctionne encore peut être précisément celui où le dirigeant dispose du plus grand nombre d’options.

Tant que l’entreprise génère des ressources, que les relations ne sont pas totalement détériorées, que l’énergie du dirigeant n’est pas épuisée et que la situation n’impose pas encore une décision dans l’urgence, il est possible d’examiner la trajectoire avec davantage de liberté.

Intervenir avant la rupture ne signifie pas empêcher tout renoncement. Certaines évolutions nécessitent de fermer une activité, de quitter une relation professionnelle, de modifier une équipe, de renoncer à un modèle économique ou de laisser derrière soi une manière de travailler qui a pourtant été pertinente pendant des années.

La différence est ailleurs : agir avant la rupture permet de choisir ce qui doit réellement être abandonné avant que les circonstances choisissent à notre place.

C’est aussi ce qui permet de sortir de la logique du tout ou rien.

Le dirigeant qui pense devoir choisir entre sa liberté et son entreprise peut découvrir que ce n’est pas l’entreprise qui doit disparaître, mais l’équation à partir de laquelle il la dirige.

La dirigeante qui croit devoir abandonner une partie de son expertise pour évoluer peut découvrir qu’elle doit au contraire la réunir autrement.

Le repreneur qui pense devoir d’abord s’adapter à l’entreprise qu’il vient d’acquérir peut découvrir que l’étape suivante consiste précisément à devenir celui qui décide de ce qu’elle va désormais devenir.

Dans chacun de ces cas, le changement décisif n’est pas de tout casser. Il est de voir avec suffisamment de précision ce qui doit réellement changer pour que deux aspirations qui semblaient incompatibles puissent à nouveau coexister.

Avant d’accélérer, vérifier la direction

La rentrée est culturellement un moment d’accélération. Nous reprenons les projets, les objectifs, les réunions, les investissements et les décisions laissées en suspens avant l’été.

Pour un dirigeant, cette capacité à remettre rapidement la machine en mouvement est précieuse.

Mais avant de remettre davantage de puissance dans la machine, encore faut-il vérifier qu’elle va dans la bonne direction.

Peut-être que le sujet de cette rentrée n’est donc pas immédiatement : comment vais-je atteindre mes prochains objectifs ?

Il pourrait être utile de commencer ailleurs.

Quelle réalité suis-je en train de construire à travers les décisions que je prends aujourd’hui ? Est-elle encore cohérente avec ce que je veux réellement vivre et développer ? Qu’est-ce que je continue à organiser simplement parce que cela fonctionne encore ? Quelle décision ai-je déjà prise intérieurement sans en avoir encore tiré toutes les conséquences ? Et surtout : quel problème suis-je actuellement en train d’essayer de résoudre ?

Parce qu’un dirigeant peut consacrer énormément d’intelligence, de courage et de ressources à améliorer une réalité dont il devra ensuite sortir.

Et c’est peut-être cela, le vrai risque de cette rentrée : ne pas manquer de puissance, mais remettre toute sa puissance dans la mauvaise direction.


Conclusion : la prochaine étape n’exige pas toujours de tout recommencer

Une trajectoire de dirigeant n’est pas linéaire. L’entreprise évolue, le dirigeant évolue, ses besoins changent, son ambition prend une autre forme. Ce qui était parfaitement cohérent il y a cinq ou dix ans peut continuer à fonctionner tout en n’étant plus capable de porter l’étape suivante.

Ce décalage n’impose pas nécessairement une rupture.

Il demande d’abord de voir.

Voir ce qui appartient encore à une ancienne identité. Voir ce que nous cherchons réellement à préserver. Voir le faux choix dans lequel nous nous sommes enfermés. Voir aussi les décisions que nous continuons à prendre en attendant de prendre celle que nous savons essentielle.

C’est là que se joue, pour moi, une grande partie du leadership : non pas dans notre capacité à faire tenir toujours plus longtemps une réalité devenue trop étroite, mais dans notre capacité à reconnaître suffisamment tôt qu’elle doit évoluer.

Car il existe un coût à changer. Mais il existe aussi un coût à continuer.

Et lorsque l’on intervient suffisamment tôt, la question n’est plus nécessairement : « Qu’est-ce que je vais devoir encore sacrifier ? »

Elle peut devenir :

« Qu’est-ce qui doit évoluer pour que ce que j’ai construit puisse soutenir celui ou celle que je suis devenu.e — et ce que je veux maintenant créer ? »

C’est précisément l’objet du Diagnostic IMPACT : regarder votre situation dans son ensemble pour identifier le vrai sujet avant d’engager davantage de temps, d’argent et d’énergie dans sa résolution. Non pas ajouter immédiatement une nouvelle stratégie, mais vérifier d’abord que toute votre puissance est remise dans la bonne direction.

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